Face à l’augmentation constante des dépenses de santé, l’Assurance maladie a ciblé un nouveau poste de soins dans sa quête d’économies : la kinésithérapie. Le rapport annuel « Charges et Produits » pour 2027 de la Caisse nationale de l’Assurance Maladie (Cnam) met en lumière une envolée des coûts liés à ces soins et propose plusieurs pistes de réforme qui pourraient impacter le portefeuille des patients et la pratique des professionnels dès 2027.
Voici un tour d’horizon complet de la situation et des changements envisagés.
Le Constat : Une Facture en Hausse Constante
Le point de départ de cette réflexion est purement financier. En 2025, les remboursements des soins de masso-kinésithérapie ont atteint un niveau record de 5,3 milliards d’euros. Ce chiffre inquiète l’Assurance maladie, d’autant plus que le budget alloué à ces soins connaît une augmentation de 4 % par an en moyenne depuis dix ans. À titre de comparaison, les dépenses pour les autres soins de ville n’ont progressé que de 3,2 % par an sur la même période.
Les causes de cette augmentation
Plusieurs facteurs expliquent cette dynamique selon les experts :
- Le vieillissement de la population : L’augmentation du nombre de personnes âgées entraîne mécaniquement une hausse des besoins en rééducation prolongée, notamment pour le maintien de l’autonomie et la prévention des chutes.
- La hausse des maladies chroniques : Les pathologies lourdes (neurologiques, cardiovasculaires, respiratoires, etc.) nécessitent des soins de kinésithérapie réguliers. Selon les projections de l’Assurance maladie, les maladies chroniques pourraient représenter jusqu’à 70 % des dépenses totales remboursées d’ici 2035.
- L’évolution des pratiques : Bien que ce point soit contesté par les professionnels, l’Assurance maladie pointe du doigt une « hausse du recours et une intensification de la prise en charge » par les praticiens, suggérant que ces derniers pousseraient à la consommation.
Un Système Jugé « Triplement Perdant »
Malgré ces dépenses élevées, l’Assurance maladie qualifie le système actuel de « triplement perdant » :
- Pour l’Assurance maladie : La facture ne cesse de grimper.
- Pour les patients : L’accès aux soins est très inégal selon les territoires.
- Pour les kinésithérapeutes : Leurs revenus stagnent, avec une augmentation de seulement 0,6 % en dix ans, créant un mécontentement au sein de la profession.
Le Problème de la Répartition Géographique
Bien que le nombre de kinésithérapeutes ait augmenté de 37 % en une décennie (pour atteindre environ 84 500 professionnels en 2025, voire plus selon d’autres sources), leur répartition sur le territoire français est extrêmement inégale.
Actuellement, 30 % de la population vit dans une zone sous-dotée (un « désert médical »). Les disparités régionales sont frappantes : on compte en moyenne 47 kinés pour 100 000 habitants en Seine-Saint-Denis, contre 269 dans les Hautes-Alpes (soit près de six fois plus).
Les Pistes Envisagées pour 2027
Pour remédier à cette situation et réaliser des économies, le rapport de l’Assurance maladie met sur la table plusieurs propositions de réforme qui pourraient entrer en vigueur dès 2027.
1. Obligation d’installation dans les déserts médicaux
L’une des mesures phares vise à contraindre l’installation des nouveaux diplômés. Dès 2027, l’Assurance maladie envisage d’obliger les jeunes kinésithérapeutes à s’installer en priorité dans :
- Les zones sous-dotées (déserts médicaux).
- Les hôpitaux.
- Les Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD).
L’objectif est d’assurer un maillage territorial plus équitable et de garantir un meilleur accès aux soins pour tous.
2. Remise en cause du « Une séance effectuée, une séance remboursée »
L’Assurance maladie souhaite modifier le modèle de financement actuel, jugé trop incitatif à la multiplication des actes. L’idée avancée est d’inciter les praticiens à traiter plus de patients, avec moins de séances pour chacun.
Plusieurs mécanismes sont à l’étude :
- Limitation du nombre de séances : L’instauration d’un plafond de séances remboursables, défini par type de pathologie.
- Tarification dégressive : Une baisse progressive du tarif de la séance au fur et à mesure de l’avancement du traitement.
- Paiement au forfait : Le remplacement du paiement à l’acte par un forfait global pour la prise en charge d’une pathologie spécifique.
3. La fin des remboursements pour les médecins non conventionnés (Secteur 3)
Il est important de noter une autre mesure parallèle qui entrera en vigueur au 1er janvier 2027 (issue de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2026). Les prescriptions (dont la kinésithérapie) établies par un médecin de secteur 3 (non conventionné) ne seront plus du tout remboursées par l’Assurance maladie. Le patient devra donc assumer l’intégralité du coût de ces séances prescrites dans ce cadre précis.
Les Réactions de la Profession
Sans surprise, ces propositions suscitent de vives inquiétudes chez les kinésithérapeutes. L’idée d’un plafonnement ou d’un forfait par pathologie est particulièrement critiquée.
Vincent Daël, délégué général de la Fédération Française des Masseurs-Kinésithérapeutes Rééducateurs (FFMKR), a qualifié ces pistes de « régulation arbitraire qui serait vécue comme punitive ». Les syndicats soulignent que sur le terrain, chaque patient est unique et que les professionnels adaptent le nombre et la nature des soins « au plus près de la réalité de chaque patient », indépendamment des standards théoriques par pathologie.
Arnaud Barbier, vice-président de la Fédération des syndicats de kiné, rappelle de son côté la nécessité de répondre à l’apparition de « nouvelles pathologies lourdes » tout en offrant « le meilleur soin à la bonne personne, au bon moment ».
L’année 2027 s’annonce décisive pour la kinésithérapie en France. Si rien n’est encore définitivement acté, la volonté de l’Assurance maladie de maîtriser l’envolée de ses dépenses à travers son rapport « Charges et Produits » est claire. Les patients risquent de voir le reste à charge de leurs séances augmenter ou le nombre de séances prises en charge diminuer, tandis que les professionnels devront composer avec de nouvelles contraintes d’installation et de financement. Les négociations à venir entre l’Etat et les syndicats professionnels détermineront l’ampleur et les modalités exactes de cette
